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Haute Savoie

« L’activité industrielle fait partie de l’ADN des gens », l’avenir de l’emploi au cœur des préoccupations dans la vallée de l’Arve


Dans le cadre de la consultation citoyenne Ma France 2022, lancée par France 3 et France Bleu, nous avons passé deux jours dans la vallée de l’Arve, en Haute-Savoie. Un territoire qui vit principalement de l’industrie du décolletage, en pleine mutation face à la crise qu’elle traverse. L’emploi y est un enjeu crucial à l’heure du second tour de l’élection présidentielle.

Les mains plongées dans les rouages d’une décolleteuse, Julien Appertet s’ingénie à effectuer les derniers réglages avant la remise en service de la machine. Tee-shirt à l’effigie de son entreprise sur le dos, le technicien dresse un constat morose sur les difficultés que traverse sa filière. « Je commence à être inquiet de l’avenir de l’industrie en général », expose celui qui, à 25 ans, songe à prendre la tête de l’entreprise familiale.

A quelques mètres de là, son père, Alain Appertet, désigne une plaque de métal posée sur un établi de l’usine. Un bloc érodé que son grand-père a usiné à la fin du XIXe siècle et sur lequel les ouvriers façonnent encore aujourd’hui de petites pièces métalliques. « Les coins sont abîmés mais elle a résisté », sourit le PDG de Sunap décolletage, petite entreprise qui emploie neuf salariés à Ayse, en Haute-Savoie. Une firme familiale comme la vallée de l’Arve en compte près de 400.

Le décolletage est ici le principal pourvoyeur d’emplois. Cette industrie de haute précision, qui consiste à usiner de petites pièces métalliques, génère un emploi sur cinq dans la vallée haut-savoyarde. « C’est 11 000 emplois directs et près de 23 000 emplois indirects », résume Alain Appertet, également président du Syndicat national du décolletage (SNDEC).

La filière industrielle se trouve à l’aube d’une profonde mutation, à l’heure où ses principaux marchés subissent une baisse d’activité. Plus de la moitié de la production de ces entreprises est destinée au marché automobile pour lequel elles conçoivent des pièces assemblées dans les moteurs. Depuis la pandémie, l’industrie automobile n’a pas retrouvé son niveau d’activité d’avant-crise. Et l’invasion russe de l’Ukraine a mis plusieurs équipementiers à l’arrêt, leurs opérations d’assemblage étant réalisées sur place.

« Toutes les entreprises orientées vers l’automobile subissent la crise de plein fouet », explique le président du SNDEC. Ces firmes craignent aussi l’interdiction du moteur thermique qui pourrait intervenir dès 2035 au sein de l’Union européenne. « C’est tout un pan de la filière décolletage qui va devoir se diversifier. Ca ne s’invente pas, ça ne se fait pas du jour au lendemain », prévient Alain Appertet, craignant pour l’avenir de l’emploi.

Car le décolletage n’en est pas à sa première crise. « Ca a commencé en 2008 et on n’en est jamais sortis », résume Damien Ali Sauley, responsable de production chez RMG Industrie, entreprise spécialisée dans les petites séries. Il y a eu la crise financière, la crise de la dette jusqu’à la pandémie de Covid-19. Une succession de difficultés qui produit une activité en dents de scie.

« Il y a des jours où on va être surchargé de travail et la semaine d’après, plus rien », résume Jean-Yves, technicien chez RMG à Marnaz. Lui n’a jamais rencontré de difficultés pour trouver du travail. L’entreprise d’une vingtaine de salariés rencontre même des difficultés à recruter du personnel qualifié, confie son directeur, Guy Métral. Fidèle reflet de l’activité, les emplois dans le décolletage ont beaucoup fluctué ces dernières années. Si l’appareil économique a perdu un quart de ses emplois entre 1999 et 2008, un millier de postes ont été créés dans la vallée de l’Arve en 2017 et 2018, selon l’Insee.

L’industrie du décolletage a su, au fil des années, conquérir de nouveaux marchés pour faire perdurer son activité. « La vallée de l’Arve a toujours réussi à s’adapter pour traverser les différentes crises », explique l’historien spécialiste de l’histoire du décolletage en Haute-Savoie, Pierre Judet. Les origines de cette industrie remontent au XVIIIe. De petits ateliers s’implantent alors dans les montagnes du Faucigny employant des petites mains, souvent des paysans, qui fabriquent des pièces en sous-traitance pour les horlogers de Genève.

Les habitants y voient un complément d’activité qui leur permet de rester au pays à l’année. C’est dans cette activité que le décolletage prendra sa source, mutant au fil des décennies tout en cultivant la tradition de la précision. « On a acquis un savoir-faire qui fait presque partie des gênes des gens du coin. La mécanique, c’est quelque chose qu’on a dans le sang », décrit Florence Poirier, directrice du musée de l’horlogerie et du décolletage de Cluses.

Pourtant, cette activité a failli disparaître de la vallée à plusieurs reprises. Quand un incendie ravage Cluses en 1844, réduisant tous les ateliers en cendre. Quand des fonds de pension américains rachètent de petites entreprises dans les années 2000 sans les moderniser. « Le secteur était en danger de mort dans la vallée », assure Pierre Judet. Mais comme à chaque fois, le décolletage s’est relevé, faisant les beaux jours de sa vallée où tout ramène à l’industrie.

« L’activité industrielle fait partie de l’ADN des gens. Ca marque les esprits, les paysages urbains et bien sûr, l’économie », estime Florence Poirier. C’est non sans inquiétude que les habitants voient se profiler une nouvelle crise, structurelle cette fois. Certaines entreprises peinent à répercuter la flambée du prix des matières premières sur le prix de vente de leur production. D’autres ont même été contraintes de mettre des employés au chômage partiel face à la pénurie de certains matériaux, ne parvenant pas à honorer leurs commandes pourtant nombreuses.

« C’est très douloureux étant donné que le décolletage est l’industrie qui fait vivre la Haute-Savoie », commente Martine dont le neveu dirige une entreprise de décolletage. Assise sur un banc devant la mairie de Cluses, la retraitée se veut pessimiste. « Les usines de décolletage, je pense, fermeront tôt ou tard leurs portes. » Derrière elle se dressent les douze panneaux électoraux dont certains visages ont été griffonnés au marqueur.

Cluses, quatrième ville du département, la plus peuplée de la vallée de l’Arve, a placé Emmanuel Macron en tête du premier tour de l’élection présidentielle. Il totalise 24 % des suffrages, à peine deux points de plus que Marine Le Pen. Dans la vallée du décolletage, les idées du RN se sont imposées dans une minorité de communes. Et celles du candidat de la France insoumise n’ont eu que peu d’écho. Jean-Luc Mélenchon obtient son meilleur score à Bonneville où se classe deuxième des suffrages derrière le président sortant.

Sur ce territoire historiquement de centre-droit, la question de l’emploi apparaît cruciale à l’heure de glisser un bulletin dans l’urne. La vallée de 90 000 habitants, à la population jeune et active, pourrait se trouver à un tournant de son histoire industrielle. « La crise conjoncturelle que nous traversons est peut-être plus à craindre que les mouvements de fonds auxquels les industriels ont toujours su répondre », reconnaît la directrice du musée de Cluses où des horloges du XVIIIe siècle côtoient des tours à décolleter.

Pour certains industriels, cela nécessite de renouveler leur savoir-faire, quitte à dépasser le décolletage. Un consortium de trois entreprises – Savoy International, M2O et Pracartis – s’est lancé dans la fabrication d’un modèle de vélo électrique, abandonnant la sous-traitance pour miser sur l’assemblage. « Depuis une douzaine d’années, on est dans une dynamique de diversification qui, aujourd’hui, porte ses fruits puisque le décolletage sort petit à petit de sa dépendance directe de l’automobile », analyse Camille Pasquelin, la directrice du SNDEC.

La transition est en partie accompagnée par l’Etat et son plan France relance qui a injecté plus de 20 millions d’euros d’aide aux entreprises de la filière. Une enveloppe allouée à la modernisation de leurs équipements et la diversification de leur activité. La vallée de l’Arve fait figure de territoire pilote, scruté de près par les pouvoirs publics.

Chez Kartesis Industries, l’enveloppe allouée par France relance a permis d’investir dans de nouvelles machines plus performantes, de plus en plus automatisées. « Aujourd’hui, on recrute presque autant d’informaticiens que de décolleteurs. Le métier est en train de changer », constate Thierry Callendrier, directeur général de l’entreprise, dans l’atelier fraîchement inauguré. Disparition ou mutation du métier de technicien, la frontière est ténue. « Pourquoi on ne s’adapterait pas encore aujourd’hui ? Les gens ont la capacité de le faire, tranche Florence Poirier. Intellectuellement et mécaniquement, ils ont ça dans le sang. »





Source France 3

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